Rétrospective

Voilà un siècle que naquit Frantz Fanon, ce jeune penseur qu’il a été et restera désormais pour nous puisqu’il est mort à 36 ans à peine. Né en Martinique, c’est pourtant en Algérie qu’il a tenu à être enterré.

En ce 6 décembre 1961, notre pays n’était pas encore libéré du joug colonial.
La frontière algéro-tunisienne était verrouillée, électrifiée. Qu’importe ! De jeunes maquisards ont tenu à braver les risques pour honorer son dernier vœu. Pour eux, c’était un bon présage. Plus qu’un vœu, c’était la conviction que pour Fanon, la victoire sur l’occupant colonial était déjà acquise…

Retracer brièvement le parcours de Frantz Fanon nous aide à mieux repérer les moments forts de sa pensée et de son combat qui fut une suite de ruptures fécondes et non pas « une suite d’échecs », n’en déplaise à Albert Memmi.

La première rupture se lit dans la lettre désabusée qu’il écrit à ses parents : « si je meurs, ne dites pas que c’est pour la bonne cause ». Pourtant il s’était engagé volontairement à 19 ans pour défendre la France. Peut-être, à l’époque croyait-il défendre cette France que lui avait présentée « la fausse idéologie des instituteurs laïques, laïciens et des politiques imbéciles »… Il conclut sa lettre par ce constat : « je me suis trompé » à lire rétrospectivement, non pas comme une simple désillusion décevante, mais comme une remise en question, une prise de conscience de son aliénation de métisse colonisé. C’est ainsi que se comprend le soutien fougueux qu’il apporte au communiste Aimé Césaire lors de sa campagne électorale, dès son retour au pays. Aimé Césaire n’est plus pour lui, simplement, le poète, ni son prof de français qu’il admirait mais surtout le contestataire « d’un ordre colonial obsolète », le chantre de la liberté et d’une identité assumée. Il dira aussi plus tard pour justifier tous ses engagements : « chaque fois que la liberté et la dignité de l’homme sont en question, nous sommes tous concernés, blancs, noirs ou jaunes ».

La deuxième rupture se situera lors de son séjour estudiantin en France. En effet, ce n’est que « grâce » à ses blessures de guerre, qu’il obtient une bourse d’études en « Métropole ». Je mets ce mot entre parenthèses car c’était un mot claironnant de sa suffisance triomphante que nous tous et toutes colonisées, détestions et Fanon aussi sans doute… J’avoue que là, je suppute, simple hypothèse personnelle. Mais elle s’étaye quand même des traces documentées qu’a laissé Fanon de sa vie d’étudiant à Lyon. Inscrit à la fac de Médecine, il suit parallèlement des cours de littérature et de philosophie, autant d’outils de maîtrise des connaissances qu’il se donne pour mieux appréhender le sens, le signifiant de cette révolte qu’il a senti déjà chez Aimé Césaire comme un écho plus retentissant encore de sa propre révolte. En l’imaginant écrire dans ce bulletin qu’il a lancé et appelé Tam Tam, me revient en mémoire ce vers d’Aragon : « moi qui frémissais toujours je ne sais de quelle colère. » Oui, je suppute que cette colère qui est une défense psychique contre l’humiliation, l’a amené, non à la juguler mais à en comprendre l’origine et les ressorts. Ce n’est pas un hasard si, à ce moment là, il entreprend l’écriture de son livre Peau noire, masques blancs. Mais, à l’époque, il ne s’est pas encore totalement affranchi d’une certaine candeur qui vient de son enfance de métisse des classes moyennes, relativement protégée et leurrée par l’horizon de l’assimilation. Comme signe de cet état, m’apparaît le fait qu’il ait proposé ce manuscrit à son prof, comme sujet de thèse de médecine. C’est cette forme de naïveté illusoire que, plus tard, l’écrivain nigérian Wole Soyinka pointera chez les noirs francophones. Le jeune Fanon n’a pas encore cicatrisé la blessure identitaire subie à 19 ans et sans doute revivifiée depuis son séjour à Lyon. Ce qui explique son attrait à l’époque pour le mouvement de la négritude porté par la Revue Présence Africaine et la justification qu’en a fait Jean-Paul Sartre pour qui, « la négritude est un racisme antiraciste, seul chemin qui puisse mener à l’abolition des différences de race ».

C‘est dans ce contexte d’après-guerre que Fanon, dès sa quatrième année de médecine opte pour la psychiatrie et choisit d’aller à Saint-Alban, cet hôpital psychiatrique où Tosquelles, l’antifasciste catalan exerçait, après son passage comme réfugié au camp de Septfonds. Ce choix de Saint-Alban, où se pratique la psychothérapie institutionnelle, pointe, déjà, à l’évidence, l’orientation de Fanon. Elle ne fera que le conforter d’une part dans son intérêt, voire même sa passion pour la psychiatrie, comme l’affirme son élève à Blida, Jacques Ajoulay, mais l’aidera à dépasser le leurre de la négritude. Ce fut la troisième rupture, qui se concrétisera à son arrivée à Blida dans cet asile de « Joinville » où se pratiquait ouvertement la ségrégation des patients et où régnait, non moins ouvertement, l’idéologie raciste de « l’École psychiatrique d’Alger » implicitement chargée de justifier « scientifiquement » la colonisation.

Dès lors, on comprend le cheminement et l’approfondissement de la pensée de Fanon et son choix d’un combat pour la vérité historique, pour la dignité, pour la justice. On comprend le retentissement de son message à travers le monde, partout où l’humain a été outragé, où l’égalité a été ridiculisée, la justice déniée.

Q
uand on assiste aujourd’hui à ce qui se passe dans le monde – au génocide du peuple palestinien, à l’horreur de la situation délétère au Soudan, aux prémisses du fascisme qui pointent de nouveau à l’horizon de l’Occident – relire Frantz Fanon est utile. Quand on assiste, impuissants, à des aberrations dans notre propre pays ! Comme exemple outrageant tout citoyen algérien : la condamnation d’un jeune à la prison pour avoir écrit des poèmes ! Autre exemple également aberrant : ne pas retrouver au Musée du Bardo le tombeau de Tin Hinan, transféré dans les bas-fonds de la réserve… Que dire de cet effacement de la mémoire d’un peuple, similaire à celui du colonisateur ? J’arrête ici les exemples pour ne pas être en délit – j’allais dire de lèse-majesté – tant la notion de délit a été dévoyée.

Oui, malheureusement, Frantz Fanon – qui s’est même appelé lui-même Omar Fanon à Accra – ne reconnaîtrait pas l’Algérie pour laquelle il a tant lutté. Cette Algérie qui a osé entreprendre, à mains nues, une Révolte contre une grande puissance coloniale et, de surcroît, a réussi à la vaincre…

Merci aux organisateurs de cette journée d’hommage à Frantz Fanon de m’avoir permis de tenter de le faire, quelque peu, revivre encore dans cet Hôpital où il a travaillé et vécu le temps d’un passage fécond de son parcours.

A lire : Frantz-Fanon – Les damnées de la terre

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